Mercredi 26 Octobre 2005
Le chamelier et le dattier
Promise à une immuabilité naturelle, la belle profession de chamelier se heurta à un manque soudain de vocations vers la moitié du siècle dernier et faillit bien disparaître. Les vicissitudes de la modernité rattrapent même les contrées les plus désertiques et si la rude vie en compagnie de ruminants rend l’homme fort et brave elle imprègne sa peau d’une sure odeur de suint, cicatrice odoriférante du lien profond qui unit le camélidé à son propriétaire.
En résumé, le touareg est fier et majestueux mais son épiderme empeste une fragrance de bouc (ou de phoque si l’on me permet cette métaphore destinée à rafraîchir l’atmosphère particulièrement aride de cet exorde).
Cette exhalaison agissait auprès du beau sexe comme une véritable arme bactériologique dissuasive et la fatma moderne renâclait à prendre pour époux un errant qui sentait le poney.
Les mentalités avaient tant évolué qu’au lieu de trouver grâce dans la noblesse de la corporation, les convoitées rabrouaient leurs prétendants en leur disant : « Digage di là, ti pies le putois ! » ce qui revenait à dire « Or donc Messire, fuyez ci-devant car vous empestez le sconse. Peut me chaut votre argent, je n’aime pas ce relent !» (Vous pouvez vérifier c’est bien un alexandrin).
Un méhariste aux effluves âcres et camélines confia son désarroi à un jeune marchand de dattes sur le marché d’Ib-Sahoud. Le petit producteur comprit immédiatement que la fierté du nomade lui empêchait tout achat de parfum sous peine de passer pour un efféminé qui flairait le castor.
Le marchand eut une idée et présenta un échantillon de sa production au chamelier en disant : « Demain achète moi ce régime et ton corps fleurera le printemps ». Le chamelier n’ayant rien à perdre acheta le lendemain le régime au marchand. Celui-ci lui remit avec les fruits une petite fiole contenant un produit d’une senteur merveilleuse.
« Oins toi le corps du contenu de ce flacon et retourne t’en en ville cet après-midi ».
Le marché terminé, le chamelier s’oignit le corps du merveilleux parfum et se rendit donc sur la place comme lui avait conseillé le commerçant. De son corps émanait une odeur féerique qui tourna tant et tant les esprits féminins que rapidement l’impétrant fut assailli par une joyeuse cour de jeunes filles agitées.
La journée du chamelier fut magique. Voilà que lui, qui le matin n’était rien, devenait le prince de l’après-midi et l’objet de bien tentantes convoitises. Le chamelier se dit que le parfum du petit marchand de dattes avait des vertus prodigieuses. Il se résolut à le revoir le lendemain et à lui acheter, s’il le fallait à prix d’or, une montagne de flacons.
Le marchand de dattes était à la même place que la veille avec comme simple échoppe sa charrette de dattes. Le chamelier bravache courut vers lui et lui dit : « Mon ami, qu’Allah te bénisse pour les cent mille ans qui viennent ! Grâce à toi, hier j’ai vécu la plus belle journée de ma vie. Comment se nomme ce produit merveilleux ? Vends m’en donc un nouveau flacon. Du prix je ne discuterai pas, le tien comme le mien il sera.».
« Certes non » répondit le marchand, « Et puisque tu veux connaître son nom, je ne te vendrai pas le Ricci seul. Si tu veux une nouvelle ampoule, tu devras m’acheter un nouveau régime. »
« Je ne veux pas de tes fruits » répondit le chamelier « Je ne veux que le Ricci. Vends le moi. »
Le petit marchand refusa et le chamelier dut acheter les dattes pour obtenir le flacon convoité.
« Je reviendrai demain pour t’acheter un nouveau flacon de Ricci ! » dit le chamelier heureux au négociant en s’éloignant.
« Tu connais mes conditions ! » cria en souriant le marchand.
Moralité : Qui paye ces dattes sent Ricci.
Par Tonton Bertrand, Mercredi 26 Octobre 2005 à 11:51 GMT+2 dans Divers



