Mercredi 29 Aout 2007
Histoire d'Ô grrr
Que ce fut jadis ou aux jours d’hui tous les parents de la planète savent que la meilleure façon d’envoyer un enfant se coucher est de lui promettre de lui raconter une belle histoire avant de dormir. Attention, point ici de liseur ou de liseuse de bonne aventure, non, je veux parler d’histoires inventées à brûle pourpoint (A moi, conte, deux mots !), d’inspirations immédiates, de légendes éphémères destinées à bercer l’esprit de l’enfant dans la tendre quiétude de sa chambre. Le choix du conteur revient à l’impétrant qui, comme un César vespéral, désigne celui ou celle qui aura la noble tâche de le préparer au pays des songes. L’heureux élu implore alors les muses pour que l’histoire soit belle et son imagination féconde.
Tout conte crépusculaire digne de ce nom exige de flamboyants personnages aux destinées épiques dans un théâtre de splendeur. Sur la palette du conteur se bouscule une multitude de protagonistes et l’on y trouve pêle-mêle un héros capé accompagné d’un chien fidèle ou d’un cheval couleur de nuit, un roi barbu et une reine indissociable de son époux, une fée généreuse, une princesse et un prince blonds, un chevalier en armure pourfendant l’hérétique, un cow-boy solitaire loin de son foyer, un aventurier ingénieux capable de fabriquer un ascenseur à bateaux avec deux clous rouillés et un chewing-gum mou, un trappeur à traîneau, un super héros venant d’une autre planète bref, un échantillon représentatif de l’idéal de la beauté, de l’honneur et de la noblesse du cœur. Coté vilains, les ogres et sorcières côtoient les docteurs fous, les indiens sanguinaires, les coupeurs de tête, les fielleux félons envieux, les massacreurs d’innocents et autres âmes damnées vouées aux flammes infernales (après tout c’est bien fait pour eux, ils n’avaient qu’à être gentils et boire leur soupe quand ils étaient petits).
Cette joyeuse foultitude vit ou sévit selon la CSM (Catégorie Socio Mythique) au milieu de forêts magiques, de paradis perdus, de déserts arides, de galaxies inconnues dans des châteaux forts imprenables, des huttes montées à la hâte, des cabanes perchées ou encore dans de grotesques grottes caverneuses.
La météo est souvent extrême et jamais mitigée. Dans les contes, il fait beau ou tempête, le temps maussade n’est pas pour le héros ou le déloyal. On n’y attend pas la banale éclaircie en fin de journée mais le retour irradiant d’Hélios.
Tout lecteur de cette couillonnade aura probablement affronté la solitude qui pèse à l’instant où les yeux enfantins guettent avec avidité et gourmandise les premiers mots du conteur. Après avoir observé un moment de concentration et s’être raclé la gorge pour se faire la voix, l’orateur aura l’extrême délicatesse et le bon goût de commencer l’histoire par ce sésame impératif « Il était une fois… ».
A toutes les époques, c’est à ce moment précis que l’embarras commence et que la prestation est distillée, analysée, commentée et interrompue malgré les précautions initiales parce que c’est moi qui raconte et que tu vas arrêter de m’embrouiller p’tit con !
La détresse du conteur va souvent crescendo car le synopsis de départ pourtant assez simple, (une princesse est enlevée par un groupe de brigands, le roi et la reine pleurent mais un preux chevalier terrasse un dragon pour s’en faire un ami et atomise la gueule de ce troupeau de salauds et emballe la blondasse) se complique sous l’exigence de l’enfant qui refuse obstinément de s’endormir avant la fin. Rapidement donc, le beau schéma s’écroule et la ballade princière se mue en véritable Iliade du combattant (désolé mon gars mais tu as plutôt intérêt à te blinder de super pouvoirs parce que ça va pas être coton, coton). En effet le conteur absorbé par la cohérence de son propos ne voit pas l’armée de nains cachée derrière l’unique arbre de la clairière ou le tas de cailloux (il faut dire à sa décharge qu’ils sont vraiment minuscules). Il ne voit pas l’astéroïde noir peuplé de machins gluants et visqueux arriver dans le dos du super héros. Il n’entend pas la chauve-souris à tête de mort aux yeux lasers dire « bouh ! » en piquant les fesses du prince (non mais sans blague, quelle irrévérence !). Toutes ces petites anicroches au projet primaire transforment peu à peu le chevalier en Goldorak blond à chapeau de cow-boy (bonjour l’élégance…). Alors qu’au début on pensait que son épée suffirait, voilà t-y pas qu’il lui faut le budget de l’armée américaine pour sortir de la poche de son armure (ouais bon ça va….), un sous-marin nucléaire, des boules de feu à guidée laser et un lance pierres (ah tout de même !) fluorescent (….). Moi je dis que, soit les super héros sont fatigués, soit les méchants d’avant ne sont plus ce qu’ils étaient, mais bon comme tout fout le camp ma brave dame, je n’en serai pas étonné.
Le progrès technologique nous a peut être permis de mettre au frais des bières à portée de mains de nos femmes pour qu’elles nous les apportent (n’oublie pas les cacahuètes mon amour, pas comme la dernière fois, merci mon amour), mais ils nous a aussi sacrément compliqué la tâche pour raconter une histoire avant d’aller faire dodo.
Reprenons l’idée du conte de départ citée plus haut et racontons l’histoire à un enfant bâillonné et camisolé pour la circonstance (oui parce que j’avais oublié que non content de troubler le conteur avec cette maudite armée de nains gluants aux yeux lasers cachés derrière le tas de cailloux fluorescents, ce petit merdeux croit bon de vivre lui-même les combats debout sur le lit et de faire en plus les bruitages. Heureusement encore qu’il ne mime pas le baiser final car où tout cela finirait-il ? ). Omnis mortalis caro taceat (que toute chair mortelle garde silence).
« Il était une fois dans un joli royaume une jolie princesse qui vivait dans un joli château avec son père le roi, sa mère la reine et tous leurs sujets. Un jour de tempête, une troupe de brigands pénétra dans le château et enlevèrent la jolie princesse. Le roi, la reine et tous les sujets étaient fort malheureux de la disparition de la jolie princesse. Le roi fit appel à tous les chevaliers du royaume et il promit la main de sa fille à celui qui ramènerait la jolie princesse saine et sauve. Un grand, beau et fort chevalier partit dans la forêt magique et rencontra un dragon qui lui voulait du mal. Le chevalier sorti sa grande épée, terrassa et dressa le dragon. Tous deux partirent en direction des brigands. Ils les vainquirent et ramenèrent la jolie princesse dans le joli château du joli royaume. Le roi, la reine et tous les sujets furent fort contents et le roi donna sa fille au chevalier qui fut fait prince. Ils se marièrent, vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants. »
Logiquement après ça on a envie de dormir non ? Observons l’enfant. Celui-ci bien qu’enchaîné, se tortille comme un ver percé par un hameçon et une légère mousse baveuse s’échappe de son bâillon. Loin d’être somnolent et d’attendre le baiser sur le front, il réclame son lot de sang, de cri et de fureur. Les responsables ? James Watt, Graham Bell et Bill Gates.
Honte sur vous perturbateurs cauchemardeux, émeutiers de légendes à rêves enfantines !
Quand on songe (c’est le cas de l’écrire) à la facilité déconcertante qu’avaient nos aïeux pour raconter des histoires ! Il suffisait de deux, trois princesses, quelques tordus, un exploit et en quelques minutes les yeux se fermaient. Mieux, dans l’antiquité, pas besoin de châteaux forts, un titan, un héros avec un glaive, un vilain et hop ! Encore plus fort au temps de la préhistoire :
Le père : « Argh iorp groaru pfrrao…. » (Il était une fois….)
L’enfant : « Atrd, dljoi poai ae pfrrao ? » (Papa, c’est quoi une fois ? »
Le père : Boum ! (Coup violent de massue sur le crâne du chérubin)
Vous avez vu ça ? Sans aucun héros ni vilain ! Elle était pas belle la vie ?
C’est pour ça, miasmatiques avortons que dorénavant vous allez la fermer ou alors c’est la massue !
C’est l’alternative que je proposais délicatement à une minuscule auditrice qui avait répondu avant d’aller se coucher : « Ce soir c’est Tonton Bertrand qui me raconte une histoire ». Comme je savais la mignonne amatrice d’histoires qui font un petit peur mais pas trop, je lui proposais dans ma grande magnanimité le choix entre Nathan, un ogre dévoreur d’enfants sages et la damnation éternelle d’une population entière dans d’atroces souffrances. La petite doucette me demanda « Mais ça serait un ogre gentil quand même ? » Je répondis « Bien sur mon cœur, si tu veux. Alors que choisis-tu ? ». De ses grands yeux noisette la tendresse personnifiée me dit avec assurance :
« L’avaleur Nathan, pas le nombre des damnés ».
Par Tonton Bertrand, Mercredi 29 Aout 2007 à 15:25 GMT+2 dans Divers



