Le blog de Tonton Bertrand

TATAR A RIZ

Il faisait lourd en ce 23 avril 1843. Dans le train qui le ramenait vers la mère patrie, Archibald Youri Vassili MATIROVITCH, tatar ouzbek soupirait d’impatience en pensant aux prochains et derniers frimas. Ourgentch laisserait bientôt s’échapper en rosée les dernières gelées matinales et le printemps tant espéré fuserait de la terre pour envahir le cœur des hommes car le tatar ouzbek espère. L’œil perdu dans ses pensées, Archi regardait de l’autre le paysage défiler.

Depuis son départ du Bihâr (1), Archibald, tentait désespérément de rafraîchir son corps en bougeant le moins possible. Les autres voyageurs intrigués et vêtus de lin fin observaient l’ouzbek recouvert d’un lourd manteau en peau de phoque avec chapka assortie ce qui au beau milieu du tropique du cancer tenait de l’inconscience ou de l’optimisme radical.

Depuis plus de 10 ans Archibald travaillait comme ingénieur pour la Compagnie des Curieux Cultivateurs de Prairie (CCCP (2)). Cette société, dont les activités diverses et variées s’échantillonnaient de la revente de colliers de serrage pour tuyaux d’arrosage à la culture de maintes céréales, dépêchait régulièrement Archibald dans toute l’Asie pour des missions de contrôle et de surintendance de ses intérêts ainsi que de conseils auprès de futurs adhérents. Au fur et à mesure que les années étaient passées, Archibald s’était plus particulièrement spécialisé dans la riziculture. L’expérience qu’il avait acquise faisait désormais de lui un maître incontesté et respecté en ce domaine.

Une nouvelle mission avait été confiée à l’ingénieur lors de son voyage de retour jusqu’aux steppes tatares (3). Celui-ci devait s’arrêter au Bhoutan pour visiter la rizière d’un petit producteur du dzongkhag (4) de Gasa qui avait appelé à l’aide la CCCP. Le malheureux petit producteur semblait en effet éprouver énormément de difficultés à cultiver la céréale au pied de la chaîne himalayenne.

Une fois arrivé à Gasa Dzong, Archibald fut accueilli par MoTang Zhei vieux riziculteur solidement charpenté au teint d’ivoire (5). Celui-ci s’inclina devant l’ouzbek et lui dit : « Kuzu Zangpo, ga de bay ye de poêle ? », ce qui pourrait se traduire approximativement par « Bonjour, comment se porte l’honorable étranger yau de poêle ? » (6)

Mo invita Archibald à monter sur sa charrette tirée par un yack au regard bovin ce qui n’avait rien d’étonnant. Tout au long du chemin qui les conduisait jusqu’à l’exploitation, Mo expliqua les difficultés qu’il rencontrait pour la culture du riz. « Voyez-vous docte et lumineux ami, ce ne sont pas tant le terrain ni les rudes mais adéquates conditions climatiques qui m’inquiètent, mais plutôt l’inexpérience de notre personnel qui me fait craindre pour la rentabilité de ma production et la pérennité de mon exploitation. » Le tatar se dit en lui-même « c’est normal que le petit Bhoutan craint mais en tout cas, il cause drôlement bien pour un gars qui se promène en un yack (7) »

Après être arrivé sur les lieux, Archibald se livra à une rapide analyse de la rizière de Mo. L’ingénieur confirma l’excellence de la situation géographique et de l’irrigation. « En revanche Mo, je vous confirme qu’à mon humble avis la plantation et le repiquage laissent à désirer. Par qui donc sont effectuées ces opérations ? »

Mo désigna quatre paysannes âgées aux membres épais qui avaient en charge la plantation des semailles et le repiquage des plants. « Et qui se charge du moissonnage, du séchage et du battage ? demanda Archibald. « Ce sont mes filles qui s’occupent du reste du travail » dit Mo. Le tatar découvrit trois jeunes déesses à la peau cuivrée. Elles étaient toutes vêtues de saris de chanvre qui laissaient deviner de gracieuses anatomies.

Archibald dit à Mo : « Plutôt que de faire moissonner vos filles, vous devriez les laisser s’occuper de votre rizière. Employez donc ces aïeules aux autres tâches car avec leurs poids elles battent trop la gerbe. Les rendements seront meilleurs si vos graciles fouleront. D’ici un mois vous verrez que la pousse sera incomparable avec celle que vous connaissiez jusqu’à maintenant. »

Aussitôt, Mo ordonna aux aînées de faire le travail des élégantes et inversement. Confiant en l’ingénieur, il l’invita à être son hôte pendant le mois du renouveau. Ce fut une période merveilleuse pour l’ouzbek qui tentait de ne pas trop intervenir dans le travail quotidien de l’exploitant tout en lui prodiguant de précieux conseils fruits d’une expérience impressionnante. Les soirées au pied de l’Himalaya étaient magiques. La majesté du site imposait le silence et incitait à la méditation. Archibald avait l’impression que son cœur et son âme s’échappaient pour aller voler dans les montagnes le laissant avec un seul mais délicieux sentiment d’insouciance.

Note de l’auteur : je vais vous demander un ENORME effort de concentration car les deux paragraphes qui suivent dépassent tout entendement en matière de turlupinade.

La tradition bhoutanaise veut que l’on célèbre Bouddha le soir de chaque plantation. Pour se faire tout paysan doit cultiver un peu de crosne et placer ses rhizomes sur une petite barque qui doit rejoindre deux trônes successifs placés dans la rizière. Si l’embarcation atteint le second trône, la récolte sera abondante.

Pieux et dévot, Mo ne manquait pas le rituel du crosne pour Bouddha et avait donc mis le soir la barquette à l’eau. La nuit tombait et bien que les journées fussent chaudes, il ne fut pas rare que la température chutât sous le zéro degré. Ce fut le cas et Archibald méditant pieds nus se surprit à chantonner : « Bhoutan que ta montagne est belle ! Comme en peton, il a gelé. Envoyons ces crosnes. Iront elles à l’autre trône bien s’arrimer ? »

Note de l’auteur : vous étiez prévenus ! Roger, un muscadet !

Les trois filles de Mo firent des merveilles. Désormais au travail dans la rizière, elles avaient abandonnés leurs encombrants saris pour des jupes courtes et des tuniques légères. Fines et douces elles semblaient marcher sur l’eau sans jamais piétiner la terre. Leurs jambes délicates semblaient avoir été sculptées à l’aquarelle (8).

A la fin du mois, le résultat fut spectaculaire. La rizière semblait avoir été plantée par des fées. Mo reconnaissant exprima toute sa gratitude au tatar et lui demanda comment lui était venue l’idée d’intervertir les deux équipes. Archibald sourit au riziculteur en lui répondant « Le tatar a l’œil, Mo, le tatar a l’œil (9) ».

Moralité : Les petits cuisseaux font les grandes rizières.

(1) est-il nécessaire de rappeler que le Bihâr est une région d’Inde et qu’il ne saurait être question ici de Bihâr français, de Bihâr américain, de Bihâr à bandes ou pire encore de Bihâr électrique dans cette nouvelle balourdise ? Je parle donc du Bihâr indien.

(2) bien plus tard la CCCP deviendra l’Union Régionale des Serfs Sri lankais (URSS) suite à une OPA dont l’âpre hostilité aura de commune celle entre ma minuscule personne et les limaces qui parasitent mes salades durant la fleuraison d’hélianthes.

(3) qu’il est plus sympathique de traverser sur un équidé car rappelons que c’est toujours délicieux les steppes à cheval tatares.

(4) le Bhoutan est divisé en 20 dzongkhag (on en apprend des jolies choses avec les bêtises de Tonton Bertrand hein ?)

(5) que ses amis appelaient également l’ivoire et carré ce qui paraît assez logique pour un riziculteur.

(6) la principale qualité de Mo ne résidait pas dans sa maîtrise du calembour mais à sa décharge rappelons qu’il s’agit d’une traduction. En rDzong-kha dans le texte c’est très amusant.

(7) les 2CV arriveront bien plus tard car nous sommes en 1843.

(8).peut-on imaginer plus doux et raffiné que la sculpture à l’aquarelle ? Hmm ?

(9).non, non, il n’y a aucun jeu de mots là-dedans !

 

aucun commentaire - 2 rétroliens

Page précédente | 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 11 | Page suivante

Créer un blog sur MaBulle. | C.G.U. - Copyright | Signaler un abusContacter l'auteurVisiter le blog parrain http://vincent.maboite.bizVoir des blogs de la thématique: Autre thématique